Je suis pacifiste et contre l'armée : je te dis pourquoi...

Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande ?

Seize ans, le bac presqu'en poche, je ne sais pas quoi faire de ma vie. Mais comme je suis fainéante, je pense surtout en termes de glande. Or à seize ans, je me dis : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ma vie ? Je veux gagner de l’argent mais travailler peu.


La question « qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande ? » a été la plus grande source de stress de mon enfance. Imagine-moi du haut de mon 1m30 à dix ans, confrontée à l’horrible question, en panique et en sueur, donnant la seule réponse possible à ce moment-là, même si je savais pertinemment que ce n’était pas ce qu’on attendait de moi : « je ne sais pas »…

 

Horreur ! Malheur ! Comment ça, tu ne sais PAS !!!! Alors me voilà passée au crible de mes compétences : tu es bonne en maths, sois ingénieur. Tu es bonne en sciences, sois chercheuse. Tu es bonne en langue, sois traductrice. Tu aimes les animaux, sois vétérinaire. Tu es mauvaise en dessin, ne sois pas architecte. Tu es mauvaise en français, ne sois pas journaliste… Et comme ça, on a fait le tour d’une multitude de possibilités jusqu’à : tu es fainéante, sois essayeuse de transat. Ce qui était donc à la base une boutade est devenu pour moi un idéal à atteindre : la rémunération du rien faire. 

Une orientation hasardeuse…

Donc me revoilà à quinze ans, rentrant en Terminale et la fameuse question d’autant plus flippante qu’elle devient un ultimatum, se fait encore entendre : que vas-tu faire de ta vie ? Rapide tour d’horizon de ce qui nous est proposé… la fac, eurk ! une école privée, bof ça coûte cher ! Et voilà l’idée triomphante : l’armée. Sur le papier, c’est génial : tu es payé pour faire tes études, tu as un boulot garanti à la fin et au bout de quinze ans de bons et loyaux services, tu peux prendre ta retraite.

 

Un petit calcul me dit que je pourrais être payée à rien faire à partir de mes trente-six ans, et je pourrais avoir une activité dans le privé pour un revenu complémentaire si le cœur m’en dit. En plus, moi, je voulais piloter des avions alors c’était plutôt cool comme job : de la vitesse, de l’action et de la technologie, tout ce que j’aime ! Bon, je n’en étais pas encore rendue à la réflexion que cela impliquait aussi bombarder des villages et des convois de vrais gens en Irak, en Afghanistan ou à Troubadour-les-oies depuis la stratosphère, en planqué... pour des guerres auxquelles je ne crois pas.

 

Un dossier et six mois plus tard me voilà donc recrutée en Maths Sup en école militaire dans la Sartre. 

La désillusion...

 

En 2002, je me dis : c’est bon ! Nous avons franchi le cap du troisième millénaire, l’armée a évolué. Je suis sûre que ça n’a plus rien à voir avec la troupe décérébrée machiste que mon père m’a décrite. Je me coupe les cheveux, je monte dans le nord et je revêts l’uniforme.

 

Mais voilà, patatra ! Bien sûr que non, ça n’a pas évolué… mis à part qu’ils sont obligés d’accueillir 10% de femmes, un quota imposé par le gouvernement qui ne plait pas du tout, mais alors pas du tout aux vieux de la vieille. 

 

Je pourrais te raconter les « bzzzz » sonores émis continuellement pour accueillir la gente féminine. Tu ne comprends pas l’image : c’est le son des mouches qui tournent autour de la merde. Je pourrais te raconter comment un gamin est mort dans le rio crado l’année d’avant ou comment un autre a fini tétraplégique, toujours à cause des rites débiles de bizutage. Je pourrais te raconter comment le seul mec qui a osé me parler a fini à poil dans la cour après avoir été roué de coups et jeté hors de son lit au milieu de la nuit. Je pourrais te raconter comment je me suis battue avec un gars de ma section qui se prenait pour un caïd du haut de ses 1m95 pour 120kg, comment j’ai passé une semaine à quatre pattes dans la cour pour ramasser des mégots parce que j’avais mal fait mon ourlet aux manches de mon uniforme ou encore, comment les meufs qui ont tenu deux ans dans cet enfer sont devenues pire que les machos aliénés. Et je ne te dirai pas non plus qu’un gros sac de Colonel a surement joué un rôle majeur dans mon désamour de l’uniforme. Mais non, je ne te le raconterai pas, ça serait un trop grand honneur fait à une institution qui me dégoute. 

 

Ne crois surtout pas que j’en veux à l’armée parce que j’ai démissionné. Non, ce n’est pas une vengeance ou une rancœur. Bien sûr, je te raconte surtout la partie moche.

 

Mais en vérité, j’ai rencontré des personnes incroyables là-bas : trois nénettes qui détonnaient tellement dans le milieu qu’elles ont fini, elles aussi, par démissionner, Madame l’Adjudant, extraordinaire bonne femme qui gérait notre section et me faisait me sentir à la maison, les quatre rares mecs qui faisaient fi des dictats des autres coincés du bulbe et avec qui j’ai sympathisé et discuté quelques minutes chaque soir en fumant des clopes dans un coin de la cour, à l’abri des regards, pour éviter les représailles. 

Le pacifisme est gravé dans mon cœur

Si je suis contre l’armée, c’est à cause de ma croyance : quand il y a armée, il y a arme, il y a guerre.

 

L’armée, elle te forme à être bête et méchant : on te formate le cerveau si fort que tu suis les ordres sans discuter, sans réfléchir. Toute ton humanité se retrouve comme un vieux mouchoir froissé au fond de ta poche. Une fois bien lessivé, on te met une arme dans les mains et on t’envoie mourir soi-disant pour ton pays, pour un combat qui n’est pas le tien, pour des intérêts économiques douteux sous couvert de liberté et de démocratie. Comme si une guerre pouvait être justifiable et justifiée. 

A l’école, lorsque je regardais mes camarades évoluer dans la cour, je voyais une image démente version Walking Dead : une bande de jeunes à la mine grise, zombifiés, errant ça et là, en attendant l’ordre de mise en mouvement pour aller chercher du sang.

 

Tu vois, la zombification est tellement forte que la fenêtre de ma chambre était soudée pour éviter d’autres suicides.

 

Et c’est là que j’ai eu un électrochoc : je ne pouvais pas rester. Je ne pouvais pas mettre sur pause mon éthique et oublier mes valeurs, mon humanité. Je ne pouvais pas aller tuer d’autres humains à l’autre bout du monde, simplement en appuyant sur un bouton. Je ne pouvais pas obéir aveuglément et surtout pas me soumettre à une hiérarchie anonyme que je ne reconnaissais pas comme étant de valeur.

 

 

Et donc à seize ans, après avoir passé trois semaines (oui oui, seulement trois semaines ont suffi à me dégoûter totalement), j’ai quitté l’armée pour de nouvelles aventures. 

Rebelle, j’étais. Rebelle, je suis. Rebelle, je resterai. 

Écrire commentaire

Commentaires: 0