Solitude, peur d’être seul et dépression : existe-t-il une corrélation ?

L’être humain, cet animal grégaire… Et comme il est un peu con, il s’est créé un environnement où le groupe disparaît pour faire grandir l’individu. Contre nature ! L’humain recherche en permanence le lien, la connexion (un héritage sûrement de son passé nomade et tribal) et vit dans une société où ce lien s’est délité au profit d’un écran de smartphone, d’une compétition professionnelle et/ou sociale, d’un processus d’individuation et de réussite personnelle.

 

Est-il encore possible d’être en lien avec l’autre ?

Au travail, avec les collègues ? Non, l’entreprise est un véritable panier de crabes où l’on ne se prive pas de jouer des coudes pour gravir les échelons, de détourner le regard pour préserver son poste, d’user de ses talents de faux-cul (ou lèche-cul) pour se placer politiquement correct. Et c’est bien connu, on ne mélange pas vie privée et vie professionnelle. Relation professionnelle, relation superficielle.

 

Les amis ? Oui et non. Sédentaire, né ici, grandi ici, mourra ici… celui-là aura peut-être la chance de garder quelques amis d’enfance. Et encore, faut-il que la chance le préserve des trahisons, des divergences de parcours, des écueils de la relation… À la vie, à la mort ? Non plus vraiment… Cette loyauté fait défaut et s’amenuise de génération en génération laissant place à un « à la vie, au plaisir et adieu si ce n’est plus le cas ». Pour les autres, comme par le passé, ils redeviennent ce nomade courant après les opportunités d’embauche là où avant ils couraient après le gibier et les ressources, à l’exception près qu’au lieu de migrer en meute, ils migrent seuls, se retrouvant encore plus seuls à destination.

 

La famille ? Divorce, recomposition, décomposition. La famille n’est plus ou n’a jamais été. Qu’on soit clair, le mythe de la famille soudée qui reste ensemble toute la vie, c’était bien à l’époque féodale où l’on cherchait à préserver un patrimoine et créer des alliances de pouvoir. Sinon, en tout temps, il a été de bon ton d’éparpiller les lignées pour le mélange et l’enrichissement génétique et éviter la production de petits débiles. La famille est un héritage philosophique créé pour imposer le besoin de la coopération, perdu avec l’avènement de la sédentarité, l’accession à la propriété et la suprématie de la gloutonnerie pécuniaire. Les hommes ont peur de la mort et face à l’inéluctable, ils s’imposent un « Tu honoreras ton père et ta mère » galvaudé pour se protéger de la fragilité inhérente au vieillissement et ancrant définitivement la soumission de l’enfant au parent suprême dans la psyché judéo-chrétienne.

 

Après la minute « je discours avec l’air intelligent », je te ramène à mon histoire personnelle.

 

J’ai été fille unique. Seule.

 

J’ai été la nouvelle, 12 établissements en 19 ans de scolarité. Seule.

 

J’ai été asiatique dans mon monde rempli de blancs, de noirs et d’arabes. Seule.

 

J’ai été surdouée, bizarre et incomprise. Seule

 

Tu vois, j’ai une grande expérience de la solitude.

 

Enfant, j’étais seule et j’ai dû développer un goût pour les activités solitaires. J’étais seule à cause de mon inadaptation sociale. Je n’aimais pas les enfants de mon âge, pas intéressants, trop gamins. Les enfants plus grands auraient pu avoir le niveau intellectuel que je cherchais mais ils ne m’aimaient pas non plus. J’ai trouvé refuge dans la lecture, la mer et les animaux.Coupée des autres humains, j'étais seule.

 

Ado, j’étais seule et j’ai essayé par tous les moyens de faire partie d’un groupe, n’importe lequel. J’ai appris à développer une myriade de faux-selfs qui s’adaptaient et se conformaient au gré des fréquentations de l’instant T. Caméléon. Jamais moi-même, j’arrivais à m’entourer mais je me sentais toujours seule. Et puis, il y a eu E. comme un coup de cœur, coup de foudre… aussi mal dans sa peau que moi, enfin quelqu’un avec qui ça passait, quelqu’un qui me comprenait. I belonged. Ma meilleure amie, ma confidente… jusqu’à ce que la vie nous sépare… enfin la vie… je devrais plutôt dire nos divergences de chemin, l’emportement émotionnel et ma faculté à tourner les pages dès que la distance s’installe.Et j'étais de nouveau seule.

 

Adulte, j’étais seule et je rêvais de retrouver cette connexion. Mais changement de décor, changement de pays et l’entreprise… On n’est plus des gamins, on ne se fait plus des copains. On a des collègues et de nouveau, je me désespérais de recréer des liens. Et puis, il y a eu cette prise de conscience : j’étais en train de me détruire parce que je voulais appartenir, être comme tout le monde, faire comme tout le monde alors que ça m’empêchait d’être pleinement moi. J’étais en train de me détruire parce que j’avais peur d’être seule, rejetée, abandonnée. Et rien ne changeait, j’étais toujours seule.

 

 

 

Alors, j’ai compris.

C’est en choisissant d’être seule que j’ai apprivoisé la solitude.

C’est en choisissant d’être seule que je n’ai plus eu peur de l’être.

 

Ça a été radical, sans concession, sans compromis. Seule et solitaire. Un vœu quasiment pieu… au moins aussi puissant que si j’étais rentrée dans les ordres... anarchistes. Ni dieu, ni maître ! Clairement un engagement à 300%.

 

Pour quoi ? Pour qui ? Ma gueule.

Quoi ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?

Entends-moi bien, à partir de ce jour, elle passe en premier, point barre !

Si ça te dérange, j’en ai rien à braire !

Fini de penser aux autres.

Fini de faire ce que je dois ou ce qu’il faut.

Fini les faux moi.

Fini de me plier au jeu de la bienséance pour être aimée et acceptée.

Fuck them all !

 

 

Et ça a eu un effet Waouh ! Comme une cocotte dont la soupape a lâché. La pression s’est évanouie alors que je ne savais même pas qu’elle était là et qu’elle m’étouffait.

 

Seule ? Oui, j’étais seule et heureuse de l’être. Fière de l’être.

Et je me suis découverte libre et forte et audacieuse et courageuse.

Je suis allée au restaurant seule.

Je suis allée au cinéma seule.

Je suis allée à la salle de sport seule.

Je suis partie à l’autre bout du monde seule.

 

 

Et d’un seul coup, d’un seul, je me suis rendu compte que je n’étais et n’avais jamais été seule. Je m’étais sentie seule mais je ne l’étais pas. C’était la peur… J’avais tellement peur d’être seule que je m’isolais sans le voir, enfermée malgré moi dans cet horrible sentiment de solitude. J’avais tellement peur d’être rejetée que je me rejetais ou rejetais l’autre avant qu’il ne le fasse. J’avais tellement peur d’être abandonnée que j’abandonnais la relation avant que les autres ne m’abandonnent. Je m’étais construit une forteresse de solitude avec pour fondations la peur et je n’en ai pas pu en prendre conscience avant de l’avoir quittée, en embrassant la solitude de mon plein gré, anéantissant la peur en lui faisant face.

 

 

Tout le temps que j’ai passé dans ma forteresse, j’étais déprimée, déconnectée, isolée, sans attache. Pauvre âme errant sur une terre terne et moribonde. Est-ce que c’est parce que je me sentais seule que j’étais déprimée ou est-ce que c’est parce que j’étais déprimée que je me sentais seule ?

 

C’est une question à la « qui de l’œuf ou de la poule ».

 

 

 

De mon expérience, c’est que la solitude et la dépression vont de pair. Elles s’accompagnent et se renforcent l’une l’autre. Et pour s’extraire de l’emprise de ce couple infernal, je crois qu’il faut embrasser l’une ou l’autre, l’accepter et la faire sienne.

Qu’est-ce qui nous en empêche ? La peur et la douleur… On n’embrasse pas la solitude parce qu’elle nous fait peur. On n’embrasse pas la dépression parce qu’elle nous fait mal. Alors il faut faire ce choix courageux : soit on affronte sa peur, soit on affronte sa douleur. L’un comme l’autre demande une action radicale, sans retour possible, sans échappatoire, sans demi-mesure.

J’ai été courageuse, j’ai choisi d’affronter ma peur et je l'ai vaincue. Et toi, tu choisis quoi ?

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