Doit-on combattre la dépression : Aujourd'hui, j'ai envie de mourir

 

 

Ça ne t’arrive jamais à toi ? Tu te lèves un matin, c’est un jour comme un autre et pourtant, là, à ce moment précis où tu ouvres les yeux, tu te sens assailli par un immense désespoir. Puis, tu sors de ton lit, tu te traînes. Ton corps te paraît encombrant, ton esprit entre dans une spirale descendante : plus tu penses, plus ça va mal, mais voilà, tu ne sais pas comment arrêter de penser. Les outils et la théorie, tu connais bien. Méditation, changement de perspective, sport, guérison des blessures, blablabla… mais à ce moment précis, tu n’as pas envie, tu n’as pas la force, tu n’as pas ce qu’il faut : ça ne marche pas. Tout ce qui t’appelle, c’est le noir, la fin, le vide. Tiens, elle est bien affûtée cette lame de rasoir ! Mais dis-moi, tu penses que le pont est assez haut, ou je risque juste de me casser une patte ? Tu as envie que tout s’arrête… mais tu hésites… tu résistes, heureusement. 

Ces périodes-là, c’est une partie intégrante de ma vie. Ça m’arrive régulièrement et ça peut durer des semaines. J’appelle ça « mes cycles » : super hype pendant trois mois, entre-deux pendant cinq mois et au fond du trou, à avoir envie de m’ouvrir les veines toutes les heures, pendant deux mois. Et ensuite, on recommence. En vrai, la durée est variable et quand j’ai de la chance, les cycles se font sur la journée : du coup, je broie du noir vachement moins longtemps, juste le temps d’une pensée. Et une fois toutes les décennies, là je me prends une bonne grosse claque, ça dure plus ou moins un trimestre. 


Ma plus grande réussite à ce jour ? Être encore en vie et avoir suffisamment l’envie de vivre avec ces temps sombres et de m’accrocher, à la vie justement. 


La dernière fois que j’en ai parlé à une psy, elle m’a demandé si je me considérais comme bipolaire. Je ne sais pas… Je trouve que bipolaire, ça peut faire peur… Mais je crois qu’elle validait surtout le fait que je vis des ups and downs (des hauts et des bas) hyper violents, ce qui va bien avec mon caractère entier (je ne fais rien à moitié). La dénomination qu’elle utilise n’est qu’une étiquette de plus, et je n’adhère pas à l’étiquette parce qu’elle te contraint à rentrer dans une petite case et ne plus en sortir.


Plus jeune, ces élans se traduisaient par de l’auto-mutilation : à chaque fois que la douleur était trop forte, un petit coup de lame de rasoir, un peu de sang qui perle comme pour évacuer la peine. Des prises de risques : courir au bord de la falaise en espérant un faux pas, conduire à 160km/h en espérant la sortie de route. De l’auto-destruction : boire jusqu’à s’évanouir et oublier que le monde existe, s’anesthésier avec la drogue et changer d’univers. 


Maintenant que j’ai complètement accepté mes phases, je sais que je ne me suiciderai pas, même si je peux en avoir très très très envie et malgré mon imagination plus que débordante quant à la méthode. Ça a complètement changé mon rapport à moi, au respect que je me porte : fini la violence et les abus envers moi. Ces phases qui font partie de moi me donnent aussi souvent de l’inspiration pour créer (écrire, peindre, composer), me demandent de remettre en question mon système de croyances et m’offrent le temps salvateur d’un repli sur-moi pour une introspection régénératrice. Je ne te dis pas que c’est agréable. Simplement, je sais que tout ne dure qu’un temps alors j’accueille ces périodes comme les autres : lorsque je suis au top de mon énergie, que ma confiance est au maximum, je vis ma vie à fond, je bouge, je voyage, je suis sociale et je cherche les nouvelles rencontres, les nouvelles expériences. Lorsque je sens que j’amorce une phase descendante, je réduis le rythme, je consolide mes acquis. Lorsque je coule, je me laisse entrainer par le courant, je me retire du monde, je rentre dans ma bulle et je broie du noir. Quand je touche le fond – qui est de moins en moins profond avec la pratique et les années – quand je décide qu’il est temps, je reprends des forces, je rebondis et j’explose ma bulle car il ne tient qu’à moi de remonter voir le soleil. 

 

Dans nos sociétés, le fond du trou est toujours mal reçu. Les gens ne veulent pas savoir que tu vas mal, que tu n’es pas heureux, que tu n’as pas envie de vivre. En règle générale, on t’accueille avec un : « Oh ça va passer », « ça ne te ressemble pas, reprends-toi », « pourtant t’as tout ce qu’il te faut » ou encore « oh c’est triste. Et sinon, cette réunion ? ». 

Je me rappelle un matin alors que je me rendais en cours avec ce gros nuage au-dessus de ma tête. Alors qu’un de mes camarades me demande comment je vais, je lui ai répondu en toute franchise : « ce matin, pas top, j’ai envie de mourir ». J’ai cru qu’il allait faire une syncope. Il a perdu de sa contenance et j’ai vu ses méninges se mettre en branle à deux mille, pour trouver une réponse : « Mais non, faut pas dire ça ». Bah si, je peux le dire parce que c’est ce que je ressens mais ce n’est pas grave ce n’est qu’une émotion. Sauf que dans la vie, il y a des hauts et des bas, des joies et des peines, de la vie et de la mort. Et tu vois, là, juste à ce moment, je ne veux pas qu’on me dise ce que je dois ou ne dois pas ressentir, parce que je ressens ce que je ressens. Par contre, ce qui aurait pu être intéressant pour toi qui ne veux pas être confronté à tes propres démons, et pour moi qui vivais cet instant tel qu’il était, aurait été, a minima, d’acquiescer à ma souffrance et mieux, d’en parler parce que cela aurait pu nous permettre à tous les deux de reconnaître et d’accepter cette émotion. 

Parce que vois-tu, sans être malheureux, comment savoir ce qu’est être heureux ? Sans pleurer, comment peut-on apprécier de rire ou même simplement de ne rien ressentir ? Les émotions sont ce qu’elles sont, impermanentes. La souffrance vient du fait que l’on s’y accroche : j’aime être heureuse alors je cherche sans cesse à essayer de me combler de bonheur en achetant à outrance, en niant mes besoins pour obtenir la reconnaissance des autres, en faisant comme si tout allait bien pendant que j’ai l’impression que ma vie va s’effondrer. Je n’aime pas être triste alors je fais tout pour éviter de m’attacher aux personnes, pour m’empêcher de ressentir cette tristesse que je camoufle par de la colère. Tu es heureux ? ok ça va passer. Tu es triste ? ok ça va passer. En fait, ce que les gens ne perçoivent pas souvent, c’est que lorsqu’on partage un ressenti, c’est simplement que l’on a envie d’être écouté, que ce soit parce qu’on a vécu le truc le plus ouf de notre vie et qu’on veut partager ce bonheur ou que ce soit parce qu’on est en train de s’effondrer et que juste une minute d’attention pourrait faire toute la différence pour apaiser cette peine.

 

L’empathie, ça marche pour les deux polarités et les intermédiaires. Et je crois que le monde en a besoin. 

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