Comment dépasser les préjugés : Laisse tomber les étiquettes

Pas de doute, tu sais ce qu’est une étiquette. Bien sûr, je ne parle pas de l’Étiquette, celle que l’on suit quand on fréquente du « beau » monde, le protocole. Non, je parle bel et bien de l’étiquette : le petit bout de papier autocollant que l’on appose sur une surface quelconque pour identifier le contenu ou le contenant. 

 

Une étiquette, c’est génial. C’est donner une information écrite et concise qui facilite l’identification par un individu lambda. C’est pas clair ? 

Ok ! Alors imagine un gros seau en plastique blanc opaque que je remplis de sucre, que je referme et que je range sur l’étagère. Puis, je prends un deuxième seau similaire au premier, que je remplis de sel. Puis un troisième, toujours similaire aux précédents, que je remplis de farine, etc… Me voici maintenant avec dix seaux blancs et opaques. Comment savoir ce qu’il y a à l’intérieur sans pour autant les ouvrir à chaque fois ? Oui, tu as raison : une petite étiquette qui dit ce qu’il y a dedans et le tour est joué. Et non seulement, ça me permet de m’y retrouver facilement, mais aussi, si toi, tu débarques et observe les seaux, tu vas immédiatement savoir ce qu’ils contiennent. Si je te dis, va chercher le sucre. Tu vas te diriger naturellement vers le seau blanc opaque portant l’étiquette avec la mention « sucre ». Donc l’étiquette te donne suffisamment d’information pour que tu puisses trouver rapidement l’objet de ma requête. Sans cela, tu serais devant dix seaux blancs opaques clonés, tu pourrais te poser la question de savoir si le sucre se trouve dans un des seaux ou ailleurs, et ensuite tu entamerais la seule démarche logique pour pouvoir répondre à ma requête : ouvrir les seaux l’un après l’autre et vérifier leur contenu en goutant parce qu’entre le sucre, la farine, le sel et la fécule, pas simple de savoir d’un simple coup d’œil qui est quoi. 

 

Donc t’es d’accord, les étiquettes, c’est super trop pratique pour nous. Tu t’en rends compte aussi quand tu fais tes courses : tu défiles dans les rayons en scannant rapidement les étiquettes pour savoir quel produit / quel prix / quels ingrédients. Quand tu es au rayon fruits et légumes, tu ne regardes même plus les carottes et les pommes, tu zieutes les écriteaux au-dessus. Le regard en mode rafale, et paf ! on sait tout ce qu’il y a à savoir… ou presque… Et c’est là que ça devient dangereux : quand on pense que l’étiquette dit tout (parce que je te le rappelle, l’étiquette n’est qu’un extrait succinct d’information qui permet d’identifier et de catégoriser rapidement l’objet étiqueté et son contenu). 

Une étiquette, c’est bien dans un supermarché, dans une librairie, dans ton étagère à confitures, pour des objets. Par contre, lorsqu’elle commence à être appliquée au vivant (qui, soi-dit en passant, est quand même bien plus complexe que l’inanimé, ne serait-ce que par sa faculté à changer et évoluer), elle devient un préjugé, un stéréotype, un raccourci, un amalgame. 


Moi, quand je suis née, je me suis donné pour mission de vie d’accumuler le maximum d’étiquettes possible. Tu veux la liste ? Je ne suis pas sûre de pouvoir la faire exhaustive…  

  • Je suis née en Alsace – tu me diras, il y en a plein des alsaciens mais bon, en France, tu as les corses, les marseillais, les basques, les bretons, les chtis, les parisiens, les bérichons, les bouffeurs de choucroute.
  • Je suis fille d’immigrés politiques cambodgiens – ah, là déjà, on commence à toucher un peu moins de monde.
  • Je suis la quatrième de la fratrie, la cadette – je suis sûre que t’as un truc à dire sur le ou la petite dernière.
  • J’ai été adoptée – et je viens de te perdre… Oui, je suis née en France, j’ai des frères et sœurs dans ma famille biologique et j’ai été adoptée par une famille française à treize mois, où je suis…
  • Enfant unique – double-je : cadette & enfant unique… t’aime les paradoxes… Attends encore…
  • Je suis d’origine asiatique – on est plus de 2 milliards sur Terre à avoir la même caractéristique, c’est une étiquette surtout à l’Ouest.
  • Je suis surdouée (aujourd’hui, ils ont changé à Zèbre, HP, multi-potentiel, TDAH ou HS… je ne sais pas et ça ne m’intéresse pas vraiment) –  cataloguée à 8 ans par la psy.
  • Je suis une femme – ok, là ça peut te paraître complètement con… mais observe bien le débat actuel autour des viols, des abus, du féminisme… si tu penses que ton genre n’est pas une étiquette, tu as surement raté une grande partie de l’actualité de ces derniers millénaires (que tu sois homme ou femme, on est tous à la même enseigne, c’est juste pas les mêmes attentes)
  • Je suis saphiste parce que lesbienne, je trouve la sonorité pas très jolie – ça reste une étiquette, mais c’est toujours moins pire que gouine, goudou, broute-gazon… Les mecs s’en tirent pas mal de ce côté-là, je suis un peu jalouse : les gays, c’est joli, non ? (et ça veut bien dire ce que ça sous-entend : joyful, carefree, bright and showy. Jolie image de la communauté, tu ne trouves pas ? même si là encore, c’est réducteur pour l’ensemble)
  • Je suis scorpion – et là tu te dis, mais qu’est-ce qu’elle vient me faire chier avec son signe du zodiac ? Tu vois, ça aussi c’est une étiquette. Peut-être n’y es-tu pas sensible ? il n’en demeure pas moins que certaines personnes, dont moi, ont tout un système de croyances lié à l’astrologie.
  • Etc…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


En fait, on se rend compte que chaque caractéristique que l’on peut mettre en exergue parce qu’elle nous différencie, nous individualise, nous stigmatise est une étiquette. Il y a celles que l’on porte joyeusement, fièrement et celles que l’on nous impose et qui nous dérangent.

 

 

Le problème, c’est quand on s’identifie nous-mêmes à nos étiquettes en pensant qu’elles sont nous, notre identité dans son entier. 


Exemple : je suis une lesbienne. Ça veut dire quoi ? je dois être pas trop féminine (comme Josiane Balasko dans gazon maudit ?), je dois porter des baggys et des chemises à carreaux, avoir les cheveux rasés, être féministe ? Parce que si je ne m’identifie qu’à travers mon étiquette, je dois ensuite coller au stéréotype qui y est lié, sinon je perds cette identité ou plutôt, mon identification. Et elle est où ma liberté d’être MOI maintenant ? Parce que, peut-être que je suis ultra fashion, j’adore me faire les ongles et porter une jupe crayon, perchée sur talons aiguilles de 12cm, si possible, venant de chez Leboutin pour assister aux derniers défilés Chanel et Dior. Est-ce que j’ai encore le droit à l’A.O.C ? Et est-ce que je ne me définis qu’à travers des critères arbitraires ? 


Quand j’imagine le processus neurologique d’étiquetage, je vois de grandes rangées d’étagères remplies de boîtes toutes similaires (genre salle des archives). Et toutes les boîtes sont identifiées : cheval, Aurélie, brocoli, manager, nuage, ami, amour, etc… Elles représentent toutes un mot, un concept, une qualité et à l’intérieur, il y a le ressenti, l’expérience, le jugement, les attributs que l’on y confère. Lorsque l’on rencontre une nouvelle personne, on va aller chercher dans cette grande banque de données s’il y a une ou des étiquettes qui nous permettraient de l’identifier facilement. C’est un mécanisme de survie, on évalue la situation. Mais si nous nous contentons de cela, nous allons cataloguer la personne dans un groupe anonyme (dans une de nos nombreuses boîtes – les migrants, les jeunes, les homos, les fachos, les blondes, les nains, les chèvres…) et lui donner les attributs de cette boîte, sans avoir la chance de la connaître réellement, au-delà de nos préjugés et a priori. 


En amalgamant les individus arbitrairement sur base d’étiquettes, nous créons une division entre les communautés, division si claire qu’elle devient une prison pour chacun. As-tu remarqué comment les grands médias nous incitent de façon permanente à nous attacher à une communauté pour nous anonymiser : les syndicats, les cheminots, les migrants, les sdf, les … ? On ne parle jamais de Monsieur et Madame Untel à moins que ce ne soient des politiques, des célébrités ou des VIP.

 

Ainsi, pas de compassion et pas d’empathie pour ces groupes : les migrants ne sont qu’une masse déferlante dangereuse pour la stabilité de notre économie (Merci Madame Le Pen et Monsieur Wauquiez, vous me rappelez que l’hospitalité n’est pas une valeur pour vous). Mais vois-tu, quand tu t’y intéresses un peu, les migrants, c’est surtout Ali, 20 ans qui a dû fuir l’Afghanistan sous la menace des Talibans et qui cherche désespérément son père duquel il a été séparé à la frontière turque. Et c’est aussi Christina, 26 ans qui a dû fuir le Nigéria après avoir vu son mari presque mourir sous ses yeux pour trouver refuge en Lybie, d’où la guerre civile la chasse encore alors qu’elle est enceinte de huit mois. Et c’est aussi Marwa, 29 ans qui voit mourir ses frères et sœurs alors qu’un missile vient de s’abattre sur sa maison située en Syrie et qui rejoint comme elle le peut l’Europe, en espérant y trouver l’asile. Maintenant que tu connais Ali, Christina, Marwa et leur histoire, ne ressens-tu rien, ne serait-ce que de la pitié par rapport à ce qu'ils ont vécu ? As-tu encore envie de brailler haut et fort : ils n'ont qu'à rentrer chez eux ? 

 

 

Voilà pourquoi je n’aime pas les étiquettes. Elles nous empêchent d’être humains. 



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