Pourquoi être végétarien : le jour où j'ai appris que l'homme est cruel

Imagine-moi enfant : je ressemble davantage à Mowgli qu’à la princesse Sophie, une petite sauvageonne qui court par monts et par vaux sur son petit îlet.

 

 

C’est ainsi que j’ai passé quasiment tous mes après-midis de six à dix ans. Je sortais de l’école à treize heures, je prenais le bateau et rejoignais ma mère sur l’îlet où elle tenait une boutique. Comme la plupart des îles, il y avait le côté touristique avec le débarcadère, les trois paillotes, la belle plage de sable blanc et ses transats à louer, et l’envers, le côté sauvage, du maquis, des rochers escarpés, l’autre côté de la barrière de corail et ses requins de récifs. De nature solitaire et introvertie, tu te doutes déjà de quel côté j’avais tendance à aller.

 

Une année, alors que je me promène, je découvre un troupeau de chèvres. C’est la première fois que je vois des animaux en liberté sur l’ilet. Et là commence ma première histoire d’amour avec des bébêtes que je ne connais pas. Rapidement, un lien se crée avec deux biquettes : chaque jour je me presse d’engloutir mon lunch pour aller rejoindre mes nouveaux amis. Quand j’arrive au sommet de l’île, il me suffit de les appeler pour les voir arriver dans les cinq minutes, quémander leur bout de pain et la gratouille qui va avec. Je passe des heures à les observer. Je suis une bergère bien inutile : pas de prédateur, pas d’échappatoire, mais bienveillante et amoureuse.

 

Puis viennent les grandes vacances. Comme chaque année, nous rentrons en métropole pour la saison estivale. Je quitte mes chèvres en leur souhaitant de passer un bel été, que nous nous reverrons à la rentrée. Mon été se passe sous le soleil de la Provence, où je retrouve mes copains habituels : jeux, fou-rire, baignade, pique-nique, etc… Et puis vient le moment de faire les bagages, fermer la maison de vacances et reprendre l’avion. Si je suis triste de quitter mes copains, je suis ravie de rentrer à la maison vers mes animaux (chiens, chat et chèvres).

 

Le jour de la rentrée, je trépigne : non pas parce que je retourne à l’école mais parce que je sais qui je vais revoir après. Et voilà treize heures, je me précipite dans la voiture de mon père qui me conduit au port. On prend le bateau, je trépigne encore plus. J’ai pensé à garder tous les quignons de pain qui trainaient. Le bateau accoste, je saute et manque de peu de me rétamer sur le ponton dans la précipitation. Je dis à peine bonjour à ma mère d’un signe de la main et je grimpe à toute vitesse au sommet de l’ilet. A bout de souffle, perché sur mon caillou, j’appelle… cinq minutes passent… Rien. J’appelle encore et j’attends encore… mais toujours rien, pas un mouvement… Et d’un coup, au loin, un buisson qui bouge, je me précipite et je découvre une dinde (oui oui, la vraie dinde, tu sais…pleine de plumes et qui fait un drôle de bruit) mais toujours pas de trace de mes biquettes.

 

L’île n’est pas grande, il me suffit d’une petite heure pour en faire le tour par la côte puis une autre pour ratisser le centre. Les chèvres ne sont plus là. Je me décide finalement à retourner côté civilisation et demande à Pitou, un des propriétaires des paillotes : Elles sont où les chèvres ? Et là, je le vois se fendre d’un immense sourire, toutes dents dehors, barrant son visage d’une oreille à l’autre. Et alors que mon regard suit le sien qui se dirige plus loin sur la plage, je suis horrifiée quand il s’arrête sur le barbecue. Mes chèvres ont fini en méchoui…

 


Ce que m’a appris cette histoire : J’ai huit ans, et je me dis que l’homme est cruel. C’est un prédateur limite sociopathe et ça l’éclate de bouffer des petites bestioles sympas. La détresse dans le ton d’un enfant n’atteint pas le cœur d’un adulte. Peu importe ce que l’on fait ou ne fait pas, le monde continue de tourner sans nous. Ça ne sert à rien de s’attacher, car on ne sait jamais quand on va nous l’enlever.

 


Comment ai-je transmuté ces croyances pour qu’elles soient utiles dans ma vie ? J’ai moi aussi été le prédateur sociopathe qui a égorgé des poulets, des canards pour en faire un rôti parce que c’était la vie, ma vie à l’époque en étant fille d’agriculteur dans le Sud-Ouest. La douleur à l’âme que j’ai ressenti à chaque fois que je prenais une vie m’a fait me questionner sur le bien-fondé de notre société et de mon régime alimentaire… Je ne suis pas contre manger de la viande, mais je suis contre ceux qui en mangent et qui disent ne pas pouvoir tuer soi-même l’animal. C’est une des plus grandes hypocrisies de la société humaine. Aujourd’hui, mon régime alimentaire est principalement végétarien et à chaque fois que je mange un steak (oui, je mange encore à l’occasion de la viande et du poisson), je sais ce qu’il en coûte et j’honore l’animal qui a donné sa vie pour que je me nourrisse. 

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